GERARD GAUDIN alias RUBECA

Il est  rare que je laisse la place à une autre plume sur ce site. Il faut toujours une exception à la règle. Rubéca est un ami de longue date, non seulement il m’est arrivé de le voir en représentation publique il y a bien longtemps à Quimperlé ou ailleurs et j’avais été fort impressionné. Par la suite je le rencontrais très souvent au cours des réunions du Cercle Magie Bretagne et dans quelques congrès et des ventes aux enchères.

Je lui avais consacré un numéro des Niouzes de Stank ar Veil auquel j’avais joint quelques documents et photographies le concernant. Cet homme est trop modeste et il faut que vous sachiez que ses connaissances dans l’histoire de notre art sont des plus vastes et qu’il est l’un de nos plus importants collectionneurs d’antiquités magiques. Il possède une bibliothèque très importante et  c’est à lui en tant qu’expert qu’une de nos études notariales parisiennes avait fait appel pour une des premières grandes ventes spécialisées de magie.

Rubéca a plus d’une corde à son arc, il pratique la magie générale mais fut également un pionnier du close-up dans notre pays. C’est un de nos derniers grands « découpeurs de papier », un art un peu perdu, et il pratique aussi avec talent la ventriloquie.

Je ne puis résister plus longtemps et lui laisse la parole, brute de décoffrage.

 » Comme convenu par téléphone je suis content de t’envoyer quelques documents, ex libris et petits souvenirs.

Il est vrai qu’étant passionné d’illusionnisme, de cirque et d’autres arts du spectacle visuel depuis plus de soixante- quinze ans, j’ai pu glaner comme toi pas mal d’anecdotes.

Je t’ai parlé de René Septembre de son vrai nom René Kholer. Je l’avais découvert en 1957 lors du passage à Nantes du Festival de la Magie d’André Sanlaville. Il travaillait beaucoup avec des animaux tels que colombes, chats, volailles et même un renard. en début de sa prestation il faisait apparaître des bocaux de poissons avec l’aide de sa femme et partenaire Jeannette Karl. C’est aussi elle qui présentait le spectacle.  René Septembre produisait les bocaux sans s’approcher de tables. Il avait tout sur lui. Pour le dernier bocal il descendait dans la salle et se faisait palper le dos, les manches, la poitrine, par une spectatrice. Puis sa partenaire jetait un châle sur ses mains et aussitôt le bocal de poissons était produit. C’était merveilleux.

J’ai été ami d’ André Sanlaville et son correspondant régional pendant quinze ans; c’est le meilleur organisateur et agent artistique que j’ai connu. Il était, comme on dit, d’un commerce très agréable avec toujours le souci du bien-être des artistes de sa tournée. Il avait développé le sens de la publicité au plus haut point. Après la guerre, le monde des magiciens souffrait du déjà-vu, de l’essoufflement et dans l’opinion la réputation s’était passablement détériorée.

Sanlaville avait très vite compris que pour attirer un nombreux public il fallait se rénover et attirer les spectateurs par des numéros qui excitaient la curiosité. C’est pour cela qu’il avait programmé parmi les manipulateurs et autres magiciens, des fakirs, des mages, des voyantes, etc. Il avait même fait publier des articles de presse: « Magiciens contre Fakirs! ».

A l’époque, à l’ AFAP (Association Française des Artistes Prestidigitateurs) à Paris, plus d’un membre de la docte assemblée des amuseurs de salon l’avaient très mal pris. Lors des tournées j’avais souvent fait le lien avec la presse écrite ou la télévision.

Je me souviens, vers 1972, on parlait des chirurgiens Philippins qui opéraient à mains nues. Sanlaville avait dans sa tournée Ranky. Ce dernier avait pratiqué une opération, lors d’un passage à la télé régionale, sur la présentatrice qui n’en menait pas large. Au spectacle du soir il y avait dans salle une journaliste rationaliste, critique des spectacles pour le journal Presse-Océan. Elle s’appelait Louise Françoise Hervieu et avait cherché, sans succès heureusement, à mettre en difficulté la voyante Naga (Naga & O’Shan présentaient un numéro de télépathie-transmission de pensée avec lequel ils ont tourné dans le monde entier. D. T.). J’avais senti que Sanlaville n’était pas mécontent et s’attendait à lire le lendemain un article du genre: « Est-ce vrai? Est-ce faux? ».

Au programme de la même tournée se trouvait le numéro d’ Omar Pasha¤. Il travaillait avec sa femme. Son numéro était parfait de mise au point. souvent il sollicitait sur place des partenaires improvisés. Ayant assisté aux répétitions il faut avouer qu’il faut être un grand professionnel pour former des assistants en une demi heure.

Dans une tournée Sanlaville avait engagé The Great Zagora avec ses grandes illusions. Je me souviens qu’il présentait à la fin la catalepsie sur sabres avec lévitation. Le cimeterre porteur était réellement pointu ce qui nuisait gravement à l’accrochage. Un soir la partenaire tomba à deux reprises du sabre. Je revois encore cette frêle et petit bout de femme éplorée retournant dans la loge sous les vociférations du maître et disant: »Je vous promets. Je vais maigrir. »

Je viens à présent évoquer le souvenir d’une voyante de boulevard, Madame Maria, qui m’avait bien marqué dans les années cinquante soixante. Avec son mari ils formaient un duo excellent dans leur genre et ils avaient beaucoup de succès sur les places dégagées du centre ville de Nantes. Leur numéro était très au point et bien rôdé. Elle était assise à une table pliante qui avait un tapis qui tombait jusqu’au sol pour protéger du froid et surtout pour dissimuler le matériel de transport. Elle avait les cheveux retenus par un foulard à la gitane, avec un bandeau sur les yeux, en velours l’hiver et en tissu léger l’été. Elle avait les mains glissées dans un porte documents sous-main qui contenait les feuilles d’horoscopes. On distinguait le tremblement de la main à l’intérieur du sous-main, pour écrire avec un crayon de bois taillé aux deux bouts… Tout était logique: papier à l’abri du vent ou de la pluie, crayon taillé aux deux bouts, précaution utile quand elle ressortait la main, le crayon était d toujours dans le bon sens et sans nécessité d’être retaillé ! Puisqu’elle avait les yeux bandés il était naturel qu’elle écrivît de manière cachée. Son mari, le manager, en costume cravate, circulait avec un jeu de piquet.Il sollicitait les clients en annonçant que l’horoscope ne coûtait que « trois petites pièces d’un franc ». Il faisait tirer une carte à la personne intéressée. Cette dernière montrait la carte aux voisins pour contrôle et bien sûr dans le même temps Madame Maria annonçait la nature de la carte choisie. Ils avaient un code simple mais efficace. Leur télépathie se bornait aux couleurs des vêtements, à la nature des légumes qui dépassaient du cabas de la ménagère, des cartes choisies et de tout ce que peut porter un passant.

Aussitôt une carte choisie, Madame Maria écrivait à l’ aveuglette le nom de la carte en haut d’un horoscope et quelques instants plus tard elle sortait la feuille du sous main et inscrivait sa signature visiblement au bas de la page. Quand ils désiraient faire une pose le mari présentait à l’auditoire un cadre sous-verre contenant un vague diplôme d’une société ésotérique, entouré par des coupures de journaux vantant les mystérieux pouvoirs de Mme Maria.

Mais le summum de leur prestation c’était la divination des plaques minéralogiques des voitures circulant dans la rue. Lui: S’il vous plaît Madame Maria. Vite, la première voiture. » Elle: « 438! ». Tout le monde alors se retournait pour voir l’auto et contrôler l’exactitude de l’annonce. Le flux des voitures à l’époque n’était pas dense, les voitures n’allaient pas vite et les plaques ne comportaient que trois chiffres. Quant aux piétons, de l’autre côté de la rue, intrigués par le comportement des spectateurs, ils traversaient la rue et venaient grossir les rangs des clients éventuels. C’était une très bonne publicité.

J’ai aimé cette époque où je débutais dans l’illusionnisme. Les spectacles et animations de rue me faisaient rêver. Comme badaud il y avait de quoi se satisfaire, depuis le camelot qui vendait les premiers stylos à bille dont il fallait recharger la cartouche d’encre avec un tube comme celui contenant de la pâte dentifrice et l’encre giclait et vous en aviez plein les mains, jusqu’au saltimbanque Jack Muller, aussi fort avec les massues qu’avec les anneaux chinois. Plein de culot, il enflammait ses torches mais aussitôt, avisant un spectateur imaginaire il les éteignait et remerciait par avance le charitable donateur. Dans la foule les gens relançaient des pièces. Et pour émouvoir davantage, Muller a si dans l’enveloppe de payevait un bouton de culotte empalmé. Il semblait l’extraire du tapis en regardant l’assemblée l’air scandalisé en disant: « Messieurs ! Que diriez-vous si dans l’enveloppe de paye vous aviez des boutons de culotte?… » Et « la manche » recommençait.

¤Omar Pasha était originaire de Russie. Illusionniste professionnel il vécut d’abord en Allemagne avant de venir en France. Avec une troupe importante il eut l’occasion de tourner dans les plus grands théâtres du monde entier, du prestigieux London Palladium  au Madison Square Garden Felt Forum à New York en 1971, jusqu’au Casino Estoril au Portugal en passant par le Wintergarten à Berlin en 1992. Connu pour son extraordinaire numéro en lumière noire que j’ai souvent vu à la télévision française et live en congrès internationaux de magie. (Dany)

 

À propos de Dany Trick

Bio: voir site www.geniimagazine.com dans Magipedia . Tapez Dany Trick. Vous y trouverez une courte bio en langue anglaise.
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